vendredi, décembre 3

L’affaire Audin

Deux références incontournables :
— L’Affaire Audin, Pierre Vidal-Naquet, Editions de Minuit, 1958
— Réparer l’injustice : l’affaire Maurice Audin, coordonné par Sylvie Thénault et Magalie Besse, IFJD, 2019

L’affaire Audin racontée par Josette Audin dans un texte qu’elle a écrit le 3 décembre 2003 :

Alger, Mardi 11 Juin 1957. La journée a été pénible. Dimanche a eu lieu l’attentat du Casino de la Corniche : (une bombe déposée par le F.L.N. qui a fait des morts et des blessés). En représailles, les pieds-noirs se sont livrés, toute la journée de ce mardi, à des ratonnades (1) dans les rues d’Alger.
Il est environ 11 heures du soir. Les trois enfants dorment. Soudain on tambourine à la porte : ”Police, ouvrez”
On pourrait penser que les “forces de l’ordre“ viennent dans ce quartier européen pour intimider les pieds-noirs, pour rechercher et arrêter ceux qui ont commis des meurtres, au vu de tous. Mais les “forces de l’ordre” n’ont pas pour mission de s’attaquer à ces criminels. Elles les encourageraient plutôt à continuer, elles les aideraient même.
A notre porte, ce sont les parachutistes du Général Massu. Nous sommes en pleine “bataille d’Alger” : les autorités politiques ont donné les pleins pouvoirs de police à Massu et à ses paras. Et chacun le sait ici, ils se comportent avec les Algériens qui luttent pour l’indépendance de leur pays comme se comportaient les Nazis quand ils occupaient la France.
Une troupe de paras armés, béret bleu sur la tête, entre dans l’appartement, avec quelques civils (paras ou policiers?). Parmi eux, le Capitaine Devis, les Lieutenants Erulin et Charbonnier.
Ils emmènent Maurice. Et quand je demande : « Où l’emmenez-vous? Quand reviendra-t-il?” “ S’il est raisonnable il sera là dans une heure” me dit, en s’en allant, le Capitaine Devis.
“Raisonnable”, il ne l’a pas été. Je ne l’ai jamais revu.

Qui était Maurice et pourquoi a-t-il été arrêté?

Maurice est né en 1932. En 1957, il avait 25 ans . C’était un mathématicien aux talents prometteurs. C’était un universitaire, il était assistant, à la Faculté des sciences d’Alger, du Professeur René de Possel, titulaire de la chaire d’Analyse Supérieure. Sous sa direction, il terminait sa thèse.
Nous étions mariés, depuis Janvier 1953, et nous avions trois enfants, Michèle, trois ans et demi, Louis, vingt mois, et Pierre, un mois.
Comme disait un des policiers qui me gardaient prisonnière : “vous aviez pourtant tout pour être heureux, qu’est-il allé faire dans cette galère?”
Oui, mais voilà, pour être heureux, il faut aussi être en accord avec sa conscience
Et, nous vivions en Algérie, une colonie française où les Algériens étaient humiliés, exploités honteusement.
Nous étions algériens, de familles vivant depuis longtemps en Algérie, nous aimions ce beau pays et nous nous considérions comme algériens, même si nous n’étions pas musulmans.
Nous étions anticolonialistes, nous souhaitions une Algérie libre, sans exploitation, où tous les Algériens seraient libres et égaux, et vivraient en paix.
Par exemple, nous n’acceptions pas de voir, dans les rues d’Alger, les enfants algériens, en haillons, pieds nus, cirer les souliers des “messieurs”, ou porter les lourds paniers des ménagères de retour du marché, en échange des quelques sous leur permettant, à eux et à leur famille, de ne pas mourir de faim. Pour nous, la place de ces enfants était à l’école, comme pour les enfants des Européens. Mais la France “civilisatrice” leur y réservait bien peu de places.
Bien sûr, la quasi-totalité des pieds-noirs, (qu’on appelait alors les Européens) était loin de partager nos idées et nous n’avions pas place parmi eux. Pour la majorité des Algériens, ceux qui ne nous connaissaient pas, ceux que l’on croisait dans la rue, nous étions des Européens aussi haïssables que les autres. Situation pas très confortable.
Nous militions donc, avant le déclenchement de la guerre, au Parti Communiste Algérien, où se retrouvaient, fraternellement, Algériens et Européens. Et nous avons continué quand le P.C.A. a naturellement pris sa place dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie.
Les formes de lutte étaient multiples : Maurice était en liaison avec les responsables du Parti et s’occupait, entre autres, de la presse clandestine. D’autres militants participaient à la lutte armée, ce n’était pas son cas. De même, en France, les résistants ne faisaient pas tous dérailler des trains.
Mais pour les “forces de l’ordre”, pour les paras en particulier, les communistes étaient les pires ennemis. Or, Maurice était communiste, il luttait, avec les communistes algériens et avec les nationalistes algériens, pour l’indépendance de l’Algérie.

Mais revenons au Mardi 11 Juin, au moment où je vois Maurice emmené par les paras.
Ces paras ne repartent pas tous. Quelques uns resteront chez nous jusqu’au Samedi suivant. Je suis leur prisonnière, avec nos trois enfants Interdiction pour moi de sortir ou de téléphoner.
Le lendemain, mercredi 12, Henri Alleg sonne chez nous. Il est pris dans la souricière tendue par les paras. Il sera emmené dans un immeuble d’El-Biar, immeuble où, nuit et jour, les paras torturent les “suspects” qu’ils ont arrêtés. Immeuble où, quelque temps auparavant, après avoir torturé l’avocat Ali Boumendjel, ils l’ont assassiné, en le précipitant du quatrième étage. Immeuble où Maurice a été emmené la veille, où il a été torturé, comme en témoigne Henri Alleg, dans son livre : “La question”(2). Il rapporte comment il l’a vu lors d’une séance où il était lui-même torturé :
 “Amenez Audin” dit Charbonnier, “il est dans l’autre bâtiment”. Erulin continuait à ….me frapper…. “Allez, Audin, dites-lui ce qui l’attend. Evitez-lui les horreurs d’hier ….soir”. C’était Charbonnier qui parlait. Erulin me releva la tête. Au dessus de moi, ….je vis le visage blême et hagard de mon ami Audin qui me contemplait. …. ”Allez, parlez-lui” dit Charbonnier. “C’est dur. Henri” dit Audin. Et on le ramena.

Bien sûr, tout cela je ne le savais pas alors. 

Dès que les paras levèrent leur souricière, je cherchai à savoir où était Maurice en m’adressant aux autorités académiques, militaires, policières, judiciaires, gouvernementales. En vain.
Je fus, entre autres, reçue par l’aide de camp du Général Massu, le lieutenant Mazza, qui, comme je m’inquiétais des tortures que pouvait subir Maurice, me répondit : “ Oh! des tortures… Il y a seulement des interrogatoires un peu durs…”
Impossible de rien savoir.
Même par les membres de la Commission de Sauvegarde des Droits et Libertés Individuels. Les membres de cette Commission, choisis par le pouvoir, ne furent pas en mesure, face au système imposé par Massu et ses comparses, de connaître la vérité et de la dénoncer.
Samedi 22 Juin. Une lettre du Gouvernement Général, me disant que mon mari est assigné à résidence, qu’il est en très bonne santé et que je pourrai le voir prochainement, m’est apportée par un planton. La porte lui est ouverte par deux paras, le sergent Jacquet et le soldat Llédo, qui sont revenus chez nous, ce jour-là , “pour surveiller les allées et venues”. Ils tiennent alors devant moi des propos inquiétants sur le sort de Maurice, mais ne semblent pas “surveiller” avec conviction.
En fait, ils ont rempli leur mission : faire croire qu’ils recherchaient Maurice “évadé” la veille. Car enfin reçue, le 1er Juillet, au bureau du Colonel Godard (3) par son adjoint, le Colonel Trinquier (3), celui-ci me fait lire un ”Rapport sur l’évasion du détenu Audin”.
Je m’effondre, en pleurs : j’ai compris qu’ils ont assassiné Maurice. Ici, il est courant lorsqu’un prisonnier meurt sous les tortures, de déclarer qu’il s’est évadé .
Bien sûr, ce rapport est un tissu de mensonges; il prétend que Maurice s’est évadé le 21 Juin au soir. Sans doute gênés par l’écho qu’avaient déjà en France les arrestations de Maurice et d’Alleg, la séance de tortures à laquelle Maurice était à nouveau soumis ayant “mal tourné”, les paras, voulant se protéger d’une poursuite pourtant peu probable, montèrent un simulacre d’évasion. Mais, Pierre Vidal-Naquet, dans le livre « l’affaire Audin » (4) qu’il a écrit en 1958, après avoir enquêté, démontre les contradictions et les impossibilités de ce rapport.
On apprendra bientôt que Maurice aurait été étranglé, au cours d’une séance de tortures, par le Lieutenant Charbonnier. Cependant, les autorités n’en démordent pas : Maurice s’est évadé. Et elles continuent à s’enfoncer dans le mensonge.

Lorsque fut connue en France l’arrestation de Maurice et surtout sa “disparition”, l’émotion y fut très vive.
Certes, Maurice n’était pas le seul Algérien “disparu” dans cette guerre. Paul Teitgen, qui était secrétaire de la Police à Alger, dénombre plus de 3000 disparus algériens, rien que pendant la bataille d’Alger. Mais Maurice était un jeune universitaire,(il avait 25 ans) et les universitaires français s’émurent et protestèrent. Maurice devint un symbole des victimes de la torture, employée, entre autres moyens barbares, pendant cette sale guerre. René de Possel avait conseillé à Maurice de soutenir sa thèse à la Sorbonne et il l’avait, pour cela, adressé à Laurent Schwartz, qu’il connaissait pour avoir travaillé avec lui dans le groupe Bourbaki.
Aussi, avec Laurent Schwartz, les mathématiciens français furent au premier plan pour demander la vérité et exiger l’arrêt de la torture en Algérie. Et, sur une idée de René de Possel, appuyée par de nombreux Professeurs de la Sorbonne, il fut décidé de faire soutenir la thèse de Maurice “in absentia”.
Le jury était composé de MM. Favard, Président, Schwartz, Dixmier et de Possel, examinateurs.
Le 2 Décembre 1957, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne archi plein, avec, entre autres, la présence de François Mauriac, quand le président appela Maurice Audin, un grand silence suivit.
René de Possel rapporta sur les travaux de Maurice et le grade de docteur es-sciences mathématiques fut décerné à Maurice en son “absence”.
Cette soutenance “in absentia” eut un grand retentissement en France. D’ailleurs, le 2 Décembre 1997, eut lieu une commémoration de cet événement.

Un Comité Maurice Audin fut créé à Paris, comprenant des universitaires prestigieux tels, le Pr Weill-Hallé, Laurent Schwartz, Luc Montagnier, Albert Châtelet, Henri Marrou, Jean Dresch, Madeleine Rébérioux, Michel Crouzet, Jacques Panigel,….., et Pierre Vidal-Naquet qui fut chargé d’écrire un livre (4) sur la disparition de Maurice .
Bientôt, de nombreux Comités Maurice Audin se créèrent dans toute la France, regroupant des enseignants, des citoyens, qui réclamaient la vérité sur le sort réservé à Maurice et l’arrêt des tortures.
Sans aucun doute, ils ont contribué à hâter la fin de la guerre.
Cependant, j’avais déposé, dès le 4 Juillet 1957, une plainte en homicide contre X auprès du Doyen des Juges d’instruction d’ Alger. Mais, à Alger, le pouvoir judiciaire ne tenait pas à inquiéter tous ceux, civils ou militaires, ayant trempé dans cette affaire et il ne se préoccupait aucunement d’établir la vérité. A la demande de mes avocats, soutenus par une grande partie de l’opinion publique française, la plainte déposée à Alger, fut transférée à Rennes, en 1959. A Rennes plusieurs officiers et sous-officiers qui avaient participé aux tortures ou avaient couvert la prétendue évasion furent convoqués par le juge d’instruction. Cependant, après avoir été prendre leurs ordres auprès du ministre des armées, Pierre Messmer, aucun ne parla. Mais la justice est lente en France, surtout quand le pouvoir politique ou militaire est mis en cause.
Alors, quand en 1962, furent signés les Accords d’Evian et, avec eux, la loi d’amnistie, il n’y eut plus de poursuites possibles contre les tortionnaires, les assassins, et ceux qui leur avaient donné le pouvoir.
Plus possible, surtout, de leur faire avouer la vérité. Et pour les autorités françaises, Maurice était toujours “évadé”. Le mensonge officiel continuait.
Pourtant, Maurice était mort, mais comment?
Qu’avaient-ils fait de lui, ses tortionnaires et meurtriers?

En 1963, par un jugement du Tribunal d’Alger, il fut décidé de déclarer Maurice mort le 21 Juin 1957. Ce jugement fut entériné par la France en 1966. Mais toujours sans rien connaître des circonstances de son assassinat.
Après que la gauche fut venue au pouvoir, le Ministère de la Justice décida d’une indemnité, en réparation du préjudice causé par le décès de Maurice.
Mais on ne peut rien réparer.
Et, une vie n’a pas de prix.

Et puis les années ont continué à passer. Et en 2000, le problème des tortures commises par la France pendant la guerre d’Algérie fut à nouveau évoqué.
Une Algérienne, Louisette Ighilahriz, avait raconté à Florence Beaugé, dans le journal “Le Monde” comment elle avait été torturée par les paras à Alger. A la suite de quoi, le Général Massu avait déclaré, dans ce même journal, qu’on aurait pu se passer d’utiliser la torture, reconnaissant ainsi qu’elle avait été utilisée. Le sinistre Commandant Aussaresses, devenu Général, publiait ses mémoires, se vantant impunément de toutes les exactions, de tous les crimes que lui même, ses comparses, ses subordonnés avaient commis pendant cette guerre.
Le 31 Octobre 2000, le journal “l’Humanité” lança un appel à la condamnation de la torture durant la guerre d’Algérie, “l’Appel des douze”, douze personnalités dont je faisais partie.
Les jeunes, en particulier, furent ainsi confrontés à ce problème, longtemps ignoré.
Les sondages montrèrent qu’une grande partie de la population, que ces jeunes souhaitaient que la torture soit officiellement condamnée.
Mais, les autorités politiques, le Président de la République Chirac, le Premier Ministre Jospin gardèrent une attitude plus qu’ambigüe. Et officiellement, les choses n’avancèrent pas.
Des procès eurent lieu. Sans grand effet.
Moi-même, je déposai une nouvelle plainte, pour crime contre l’humanité et sur “la séquestration” de Maurice. Mais la justice n’interrogea pas les militaires encore vivants. Pourtant, l’un d’entre eux, qui avait participé à la mascarade de ”l’évasion”, avait commencé à parler dans les media. Et cette plainte fut rejetée, ainsi que celle déposée en appel. Toujours impossible de connaître la vérité. Les assassins, les tortionnaires peuvent aller et mourir en paix. Les protagonistes de cette histoire peuvent mourir, les uns après les autres, en emportant dans la tombe la vérité sur la mort de Maurice.
Et, puisque les tortionnaires sont assurés de l’impunité, puisqu’ils ne sont pas condamnés, puisqu’ils continuent à être honorés, la torture peut continuer à être appliquée, dans le monde.
Puisque la soi-disant patrie des droits de l’homme peut s’arranger de ces crimes, il n’y a pas de raison que les autres pays n’en fassent pas de même.
Que ce soit les gouvernements algériens successifs, qui ont appris, avec la France colonialiste, comment traiter leurs opposants.
Que ce soit les pays d’Amérique latine, Argentine, Chili…, où la France a généreusement envoyé les spécialistes de la torture de la guerre d’Algérie (Godard, Trinquier, Aussaresses…) pour y former les “Bataillons de la Mort’.(3)
Que ce soit aujourd’hui la Russie en Tchétchénie.
Et hélas! la liste n’est pas close. 

(1) ratonnade : les pieds-noirs utilisaient des termes méprisants pour désigner les Algériens musulmans, dont celui de “ratons”. Lors d’une ratonnade, des groupes de pieds-noirs assaillaient des musulmans isolés et ils se livraient sur eux à de cruelles exécutions.
(2) La question. Editions de Minuit.
(3) Les Colonels Godard et Trinquier font partie des militaires français qui ont été envoyés par Mesmer, ministre français des armées, dans les pays d’Amérique latine pour leur enseigner comment appliquer au mieux la torture aux opposants à la dictature. (Bataillons de la mort : l’école française. Canal+)
(4) ”L’affaire Audin”, Editions de Minuit